Récit

La coopérative éphémère, un outil d’insertion socioprofessionnelle

Les personnes – et en particulier les femmes – issues de l’immigration se heurtent à des difficultés spécifiques pour s’insérer sur le marché de l’emploi. À Liège, l’asbl Le Monde des Possibles met sur pied un projet innovant de formation pour femmes migrantes et teste notamment une formule de ‘coopérative éphémère’. Elle bénéficie pour ce faire d’un soutien de la Fondation Roi Baudouin, dans le cadre de son appel à projets ‘Trempoline’.

Des études ont montré que notre marché de l’emploi est l’un des plus discriminants d’Europe occidentale. “Nous y retrouvons l’ethnostratification du marché de l’emploi”, explique Didier Van der Meeren, administrateur délégué de l’asbl liégeoise Le Monde des Possibles. “À qualifications égales, un travailleur d’origine étrangère doit souvent accepter un poste de niveau inférieur, qui n’est pas à la hauteur de ses compétences. Les primo-arrivants, surtout ceux qui n’ont pas encore accès à un statut de séjour stabilisé, alimentent aussi un marché au noir où ils sont souvent surexploités. Les femmes migrantes sont encore plus victimes de ces discriminations”.

Formation et coaching

La plupart des programmes classiques de formation et de mise à l’emploi ne sont pas adaptés aux particularités de ce public, poursuit Didier Van der Meeren : “Ils prennent peu en compte certaines difficultés spécifiques des migrant·e·s, comme la non-reconnaissance de leurs diplômes et qualifications ou leur méconnaissance des codes culturels ou du fonctionnement de notre marché de l’emploi. Nous avons donc décidé d’innover en lançant le projet Coopér’actives : un projet d’insertion socioprofessionnelle de femmes migrantes, dans le cadre de l’économie sociale et solidaire”.

Celle-ci offre en effet un cadre bienveillant et adapté qui permet aux participantes de valoriser et de développer leurs compétences. L’accent est mis sur le travail en équipe, l’intelligence collective et l’apprentissage sur mesure, au rythme de chacun. “Concrètement, nous allons fonctionner avec deux groupes de douze femmes d’origine étrangère”, précise Janja Hauschild, chargée de projets. “Elles pourront suivre un parcours composé de plusieurs volets. Il y aura d’abord un volet formation, qui abordera aussi bien des aspects techniques de l’entreprenariat (étude de marché, business plan, marketing…) que des questions plus administratives touchant à l’organisation du marché de l’emploi. On affinera également leur maîtrise du français utilisé dans un contexte professionnel (‘FLE orienté métiers’). Il ne s’agira pas de cours théoriques, mais d’une formation flexible, répondant aux besoins identifiés par les participantes.”

À côté de cela, un accompagnement sera assuré par un groupe de ‘parrains’ et de ‘marraines’ : des coaches, généralement retraités ou en fin de carrière, prêts à partager leur expérience et leur réseau avec des personnes migrantes qui débutent leur activité professionnelle. “Nous avons déjà un groupe de mentors qui aident de jeunes migrants à résoudre toute une série de problèmes pratiques en amont de la recherche d’un travail : logement, statut de séjour, équivalence de diplômes…”, dit Janja Hauschild. “Nous leur avons parlé de ce nouveau projet et ils sont extrêmement enthousiastes pour s’y impliquer aussi, ils ont des tas d’idées concrètes.” Les parrains et marraines pourront tout aussi bien effectuer un coaching individuel qu’animer des sous-groupes travaillant sur des sujets qui intéressent plus particulièrement certaines participantes.

Valorisation des compétences

Mais l’aspect le plus innovant du projet est sans doute la mise en place de deux ‘coopératives éphémères’. Janja Hauschild : “Nous nous sommes inspirés d’une expérience menée à Paris, le programme Migracoop. L’idée est de créer deux mini-entreprises coopératives, d’une durée de trois mois chacune : l’une dans le domaine culinaire, l’autre dans celui de l’artisanat. Les modalités précises seront définies par les participantes elles-mêmes, car le projet sera en grande partie co-construit avec elles : quelle activité artisanale, quels produits alimentaires, quel mode de distribution, quel modèle économique… tout cela doit encore être décidé. Les deux coopératives ne fonctionneront pas en parallèle, mais se succèderont dans le temps, avec une interruption entre les deux pour tirer les leçons de la première expérience et adapter la seconde en conséquence”.

Développer une mini-activité commerciale réelle, avec de ‘vrais’ produits et de ‘vrais’ clients, oblige à résoudre toute une série de problèmes concrets et à relever de nombreux défis. Les femmes migrantes auront ainsi l’occasion de se familiariser par la pratique avec le monde professionnel belge, de valoriser des compétences pas toujours reconnues et d’en développer de nouvelles : gestion, comptabilité, communication, travail en équipe… Les participantes effectueront aussi des stages chez des artisans, des traiteurs ou des restaurateurs.

"Les femmes issues de l’immigration disposent de compétences acquises dans leurs pays d’origine, mais qu’elles peinent à faire valoir en Belgique."
Janja Hauschild
asbl Le Monde des Possibles

L’idée a séduit Sandrine, une primo-arrivante d’origine congolaise très motivée pour participer à ce programme. Aujourd’hui, elle est une des nombreuses travailleuses sans statut de séjour régulier victimes de surexploitation : “Je fais du nettoyage et il m’arrive d’être payée 20 euros pour 14 heures de travail. Parfois même, je ne suis pas payée du tout”, témoigne-t-elle. “J’ai une passion pour la cuisine et j’aimerais exploiter ces compétences. Ce qui me plait aussi dans le projet, c’est la découverte du monde régulier du travail, la perspective de faire un stage et surtout le travail en équipe : puiser des compétences d’autres femmes afin de m’améliorer, apprendre à coopérer, à négocier, à se répartir les tâches… Tout cela créera une dynamique positive et une motivation réciproque.”

À propos de l’appel à projets ‘Trempoline’

Mi 2021, la Fondation Roi Baudouin lançait l’appel à projets ‘Trempoline’ dans le but d’améliorer la situation socio-économique des femmes issues de l'immigration. Douze initiatives innovantes qui s’appuient sur le potentiel de ces femmes, les accompagnent et élargissent leur réseau afin d’augmenter leurs chances de trouver un emploi rémunéré, ont reçu un soutien total de 300.000 euros. Le projet Coopér’actives de l’asbl Le Monde des Possibles est l’un d’eux.

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